Un soir, après avoir mis ma précieuse progéniture au lit, ma fille me posa une simple question mais dont la réponse était plutôt complexe, surtout à l’heure du dodo. Ceci étant la spécialité des enfants, je me creusai les méninges pour répondre de façon brève et claire à ma petite curieuse! Voici donc comment j’ai réussi à expliquer, tant bien que mal, la santé mentale à ma fille de 5 ans.
- Maman, pourquoi tu travailles dans un château?
- Tu trouves que ça ressemble à un château? Hum… oui, tu as raison!
- Qu’est-ce que tu fais dans le château toute la journée?
- C’est compliqué, chérie!
- Mais… pourquoi !?
Je soupirai, sachant que ma fille ne connaîtrait pas de répit (et moi non plus!) avant d’avoir vidé la question. Je m’assis donc auprès d’elle et décidai de lui raconter une histoire.

Une princesse qui passait ses journées dans un étrange château. C’était un château immense, façonné de pierres et dominant une jolie vallée verdoyante et fleurie.
Dans ce grand et vieux château, plusieurs nobles gens y circulaient. Rois et reines, ducs et duchesses, paysans et paysannes, chevaliers et chevalières et bien évidemment, princes et princesses, comme celle de notre histoire.
Cependant, tous ces gens n’habitaient pas le château. Les résidents qui peuplaient le château étaient différents car ils étaient accompagnés de créatures étranges et parfois dangereuses.
Les habitants du château étaient prisonniers… de DRAGONS!

Des dragons qui les suivaient partout où ils allaient et prenaient parfois toute la place. Des dragons qui pouvaient changer d’apparence, de grosseur et même de couleurs! Ils étaient tellement imprévisibles que les prisonniers avaient besoin d’aide pour réussir à les éloigner. C’est alors qu’ils venaient habiter quelques temps dans le grand château, le temps que leur dragon se calme et redevienne plus docile ou même, disparaisse complètement.
La princesse racontait souvent que dans cette contrée pas si lointaine, les gens ne choisissaient pas de devenir prisonnier d’un dragon. Les dragons se pointaient un jour, sans prévenir, s’accrochant de toutes leurs forces à la personne qu’ils avaient choisi. En fait, tout le monde sans exception avait déjà été approché par un dragon.
Certains chanceux n’eurent à le combattre que pendant quelques jours ou quelques semaines. Certains avaient réussi à tenir leur dragon à distance mais savaient qu’il rôdait toujours autour d’eux, attendant le bon moment pour bondir à nouveau! D’autres encore avaient jugé bon de demander discrètement de l’aide pour réussir à éloigner le dragon qui les guettait.
Ceux qui s’en était échappé, avec ou sans aide, parlaient rarement de leur bataille avec un dragon. Dans ce pays, les gens trouvaient que de demander de l’aide pour éloigner les dragons, c’était lâche, faible, paresseux.
Et personne ne voulait avoir l’air lâche, faible ou paresseux!
Notre princesse avait osé demander de l’aide, lorsqu’elle avait dû combattre son dragon. Pour l’éloigner, elle avait discuté longuement avec une grande sage du village, plusieurs fois et pendant longtemps. Comme ce n’était pas suffisant, elle avait aussi consulté une duchesse chamane, qui lui avait donné une potion qu’elle devait prendre tous les jours pour garder le dragon à bonne distance. Toute cette aide avait sauvé la princesse et lui permettait de pouvoir à son tour, aider les prisonniers en retour.
La princesse expliqua que quand quelqu’un devenait prisonnier d’un dragon, il perdait un peu de lui-même. Il arrivait donc parfois que le dragon réussisse à changer la façon de penser du prisonnier, sa façon d’agir, de parler. Il arrivait même que la famille et les amis du prisonnier ne le reconnaissent plus. Certains en avaient même peur! La princesse nous dit aussi que tristement, il arrivait que le dragon empoissonne tellement son prisonnier que celui-ci décidait de mourir plutôt que de continuer à vivre de cette façon.
Il était souvent difficile d’aider les prisonniers d’un dragon. Premièrement parce que l’emprise du dragon était parfois si grande, que les gens ne se rendaient même pas compte qu’ils étaient contrôlés par un dragon! Il fallait alors les emmener de force au château et les empêcher d’en sortir, pour leur bien. Deuxièmement, même si le château était énorme, il manquait de place pour accueillir tous ceux qui avaient besoin d’y résider. Selon la princesse, c’était là, le plus grand problème!
Parce qu’il manquait de places, il fallait se dépêcher à calmer les dragons pour pouvoir aider le plus de gens possible! Et parce qu’il fallait se dépêcher, la princesse et son équipe ne pouvaient pas s’assurer hors de tout doute que le dragon était bien maîtrisé. Alors, les prisonniers revenaient aussitôt que leur dragon avait repris des forces. Parfois, les gens devaient revenir des dizaines de fois quand leur dragon était particulièrement coriace.
La princesse savait que tous ceux qui travaillaient au château voulaient sincèrement aider les habitants à se débarrasser des dragons. Ils étaient si déterminés à les chasser que la fatigue et le découragement permettaient quelques fois aux dragons de se retourner contre les dresseurs! Le dompteur de dragons devait alors rester chez lui quelques temps afin de reprendre des forces et se débarrasser du dragon qu’il avait ramené du château.
Tout ceci, ralentissait considérablement le rythme des traitements!
Les habitants du royaume commencèrent à s’inquiéter. Ils se disaient que ceux qui travaillaient au château, ne faisaient pas bien leur travail. Ils envoyèrent donc des messagers les rencontrer, les interroger. Pour informer la population, les messagers décrivirent leurs rencontres au château dans des missives hebdomadaires vendues au peuple.
Malheureusement, il arrivait que les messagers rapportent mal les informations recueillies et que les gens du royaume soient ainsi mal informés. Les gens posaient alors de plus en plus de questions. Et les dompteurs de dragons, qui devaient prendre le temps de répondre aux questions pour rassurer la population, avaient de moins en moins de temps à consacrer au dressage des dragons.
Un jour, complètement découragés, tous les dresseurs de dragons du château se rassemblèrent dans la grande salle pour discuter de la situation. Certains proposaient d’envoyer les prisonniers et leurs dragons dans le royaume voisin. D’autres encore, suggéraient de fermer les portes du château pour un temps. Certains finalement, affirmaient que si la situation ne changeait pas, ils ne viendraient plus travailler au château. Tout le monde était très fatigué et déçu de ne pas pouvoir aider les prisonniers autant qu’ils le souhaitaient.
La princesse décida donc de prendre la parole :
- Chers collègues et amis. Je vous en prie, écoutez-moi! Je vous comprends! Je suis moi-même très lasse de cette situation. Vous savez, j’ai moi-même failli devenir prisonnière d’un dragon, il y a quelques temps. Avant même de venir prêter main forte au château.
Tous se turent. La princesse était si joyeuse, si pleine d’énergie et de bonheur. Il était difficile de croire qu’un dragon ait pu s’en approcher. La princesse raconta son histoire et timidement, d’autres dompteurs confièrent qu’eux aussi, avaient eu à combattre leurs propres dragons. De partager ainsi leurs histoires et leurs expériences, les dresseurs apprirent beaucoup des uns des autres et se sentirent tout de suite mieux.
C’est alors qu’ils comprirent qu’en partageant des histoires de combattants de dragons avec les prisonniers et la population, ils réussiraient peut-être à mieux outiller les gens à combattre eux-mêmes, leurs propres dragons. La princesse reprit :
- Si nous n’aidons pas les prisonniers des dragons, notre royaume est perdu! Et nous aussi! Nous deviendrons tous n’envahis pas eux. Nous ne pouvons pas laisser faire cela!
La princesse regarda longuement tous les dresseurs de dragons dans les yeux et leurs dit :
- Ne perdons pas notre énergie à défendre notre travail mais utilisons-la pour prendre soin de nous et partager notre savoir. Quand nous n’allons pas bien, nous ne pouvons pas bien dompter les dragons des autres, encore moins le nôtre. C’est la priorité numéro 1 à ne jamais oublier! En parlant de nos expériences et en enseignant ce que nous avons appris à la population, tous pourront aider à la gestion des dragons.
Dès lors, les choses commencèrent à changer au château.
Encore aujourd’hui, les dragons continuent de menacer les habitants du royaume. Il en sera toujours ainsi. Mais grâce aux dompteurs de dragons du château, qui ont enseigné à toute la population comment mieux prendre soin d’eux, les dragons devinrent de moins en moins nombreux et de moins en moins puissants. Et quand certains dragons étaient trop coriaces, les dresseurs du château les accueillaient pour faire équipe avec eux contre leurs dragons, ensemble.

- Mais, maman… demanda ma fille en combattant obstinément le sommeil.
- Quoi chérie?
- Alors, toi, tu fais quoi au château?
Je m’approchai de son oreille et lui soufflai:
– Je dompte les dragons!

L’Institut en Santé Mentale de Québec AKA le château où maman travaille!
